•  Karadzic coupable de génocide condamné à 40 ans de prison

    Le TPIY a jugé l'ex-président des Serbes de Bosnie coupable de génocide et de neuf autres accusations de crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Il va faire appel.

    L'ancien chef politique des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic a été condamné jeudi 24 mars 2016 par un tribunal international à 40 ans de détention pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre commis pendant la guerre de Bosnie, un verdict historique rendu plus de 20 ans après les faits.

    Radovan Karadzic a été reconnu coupable de génocide pour le massacre de près de 8000 hommes et garçons musulmans à Srebrenica en juillet 1995, le pire massacre à avoir été commis en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

    «Radovan Karadzic, la cour vous condamne à 40 années de détention», a affirmé le juge du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), O-Gon Kwon, affirmant que l'accusé était le «fer de lance des structures militaires, politiques et gouvernementales» des Serbes de Bosnie.

    Le plus haut responsable

    Radovan Karadzic, âgé de 70 ans, est le plus haut responsable à être jugé par le tribunal pour des crimes commis pendant cette guerre, après la mort en 2006 de l'ancien président serbe Slobodan Milosevic au cours de son procès.

    Les juges ont néanmoins décidé qu'ils n'avaient «pas de preuves suffisantes» pour affirmer, hors de tout doute raisonnable, qu'un génocide avait été commis dans sept autres municipalités de Bosnie. M. Karadzic a donc été acquitté du premier des deux chefs d'accusation pour génocide.

    Reconnaissable à sa mèche indomptable, Radovan Karadzic était le président de l'entité des Serbes de Bosnie, la Republika Srpska. Il voulait, selon les juges, diviser la Bosnie. En se saisissant de plusieurs municipalités, ses troupes avaient «sélectionné leurs victimes sur la base de leurs identités de Musulmans ou de Croates», ont-ils affirmé.

    «Déçu et étonné»

    Radovan Karadzic est «déçu et étonné», a affirmé Peter Robinson, son conseiller juridique, à des journalistes réunis devant le bâtiment du TPIY : «il pense qu'il a été condamné sur la base de déductions et va interjeter appel du jugement».

    Le procureur estime, lui, que «la justice a été rendue». «Des milliers de personnes sont venues ici raconter leurs expériences et courageusement confronter leurs persécuteurs», a affirmé Serge Brammertz dans un communiqué : «avec cette condamnation, cette vérité a été respectée».

    Ancien psychiatre, Radovan Karadzic était «en première ligne pour développer et mettre en place l'idéologie» des Serbes de Bosnie, pendant une guerre qui a fait plus de 100'000 morts et 2,2 millions de déplacés entre 1992 et 1995.

    Impassible

    M. Karadzic, habillé jeudi d'un costume foncé et d'une cravate rayée bleu clair, a écouté la lecture du jugement de manière attentive, restant impassible au moment du prononcé de la condamnation à 40 années de détention.

    Selon les juges, le massacre de Srebrenica s'inscrivait dans le cadre du «nettoyage ethnique» planifié par Radovan Karadzic avec le général Ratko Mladic et Slobodan Milosevic à l'issue du démantèlement de la Yougoslavie.

    M. Karadzic a par ailleurs été reconnu coupable de persécutions, meurtres, viols, traitements inhumains ou transferts forcés, notamment pour le siège de Sarajevo, qui dura 44 mois et tua 10.000 personnes, et pour des camps de détention aux «conditions de vie inhumaines».

    Près de 13 ans de planque

    Autrefois fugitif le plus recherché du continent, Radovan Karadzic avait échappé à la justice internationale pendant près de 13 ans, se cachant sous l'identité d'un spécialiste de médecine alternative, arborant une barbe blanche nourrie.

    Arrêté en 2008, son procès s'ouvre en 2009 et se termine en 2014, après 497 jours d'audiences et 586 témoins. L'accusation avait requis la prison à vie à l'encontre de M. Karadzic, qui reste pour beaucoup de Serbes un «héros» de la guerre en Bosnie.

    Jour historique pour Ban Ki-moon

    Cette condamnation marque «un jour historique pour les peuples de la région et au-delà, ainsi que pour la justice internationale», a estimé le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon.

    Ce verdict «envoie un signal fort à tous ceux qui sont en position de responsabilité, leur indiquant qu'on leur demandera des comptes pour leurs actes», a-t-il ajouté, cité par un porte-parole.

    Beaucoup de victimes présentes étaient déçues de l'acquittement pour un chef de génocide mais espèrent «que cette condamnation pourra aider chacun à panser ses blessures», a affirmé Adil Draganovic, ancien détenu d'un camp serbe.

    A Srebrenica, des mères de victimes ont déploré que le verdict ne soit pas plus sévère. «Je suis très mécontente, il ont tué tellement d'enfants, et lui vivra peut-être suffisamment longtemps pour retrouver la liberté. Là où il est, ce n'est pas vraiment une prison, il est au chaud, il mange, il a même bonne mine, de toute évidence il est bien là-bas», a déclaré Bida Smajlovic, 63 ans.

    «Ûn jugement extrêmement important» selon le chef des Droits Homme (ONU)

    Le verdict contre Radovan Karadzic est «extrêmement important», a estimé à Genève le Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme Zeid Raad al-Hussein. Il a salué une décision «historique».

    Il l'a estimé importante «surtout pour les victimes des crimes perpétrés pendant les guerres en Bosnie-Herzégovine et dans l'ex-Yougoslavie, mais aussi pour les victimes dans le monde», a ajouté M. Zeid. Le Haut Commissaire a servi dans la Force de protection de l'ONU sur place.

    Le verdict «rend caduc aussi le prétexte selon lequel ce qu'il a fait n'était rien de plus que de la manipulation politique et l'expose à ce qu'il était réellement».

    Aucune des 161 personnes inculpées par le Tribunal pénal international (TPI) pour l'ex-Yougoslavie n'a échappé à la justice. a-t-il encore relevé, avant de saluer les efforts de tous les magistrats et avocats.


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  • Les législateurs américains ont voté pour qualifier les atrocités commises en Syrie et en Irak par Daech de «génocide».

    La Chambre des représentants a voté unanimement une résolution non contraignante afin de faire pression sur l'administration du président Barack Obama pour qu'elle appelle les attaques de l'EI contre les chrétiens, les Yézidis et les autres minorités «des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et un génocide», ce que le département d'Etat a jusqu'à présent refusé de faire.

    Une seconde résolution, votée à 392 voix pour et trois contre, demande à la Maison Blanche de réclamer au Conseil de sécurité des Nations unies la création immédiate d'un tribunal chargé d'examiner les crimes de guerre du conflit syrien, qualifiant les actes, entre autres, du gouvernement syrien, d'«importantes violations du droit international équivalant à des crimes de guerre et des crime contre l'humanité».

    Ciblage systématique

    «Ce qui se passe en Irak et en Syrie est un ciblage délibéré, systématique de minorités ethniques et religieuses», a déclaré le président de la Chambre des représentants, le républicain Paul Ryan.

    Le congrès a donné jusqu'à jeudi au département d'Etat pour prendre sa décision sur la qualification de génocide. Ce délai devrait toutefois être dépassé.

    Le porte-parole du département d'Etat, John Kirby, a précisé lundi que le secrétaire d'Etat John Kerry devrait se prononcer «bientôt» sur la question.

    Mardi, les pourparlers de paix indirects sur la Syrie entreront dans leur deuxième journée au lendemain de l'annonce par Vladimir Poutine qu'il allait retirer l'essentiel de ses troupes de Syrie -- une annonce accueillie avec prudence par l'opposition syrienne à Genève alors que le conflit entre dans sa sixième année.


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  • Un rapport de l'ONU épingle les agissements du groupe Etat islamique dans le pays.

    L'Etat islamique continue à mener des actes qui pourraient constituer des crimes de guerre, contre l'humanité et potentiellement un génocide. Un rapport de l'ONU publié mardi cible aussi des violations de tous les autres acteurs.

    L'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL) continue à perpétrer des violences et des abus en matière de droits de l'homme et de droit humanitaire, indiquent la Mission d'assistance de l'ONU pour l'Irak (MANUI) et le Haut Commissariat aux droits de l'homme. Leur rapport couvre la période de mai à octobre dernier.

    Charniers découverts

    Plusieurs charniers ont été détectés, notamment dans des zones contrôlées par l'EIIL puis reprises par le gouvernement. L'un d'entre eux rassemblait 377 corps. Certains datent de l'époque de l'ancien dictateur Saddam Hussein.

    Certaines violences peuvent aller potentiellement jusqu'à des actes génocidaires, ajoute le document. Mais les forces irakiennes et les milices, dont les peshmergas kurdes, sont aussi visées par le rapport.

    Au total, 18'802 civils ont été tués et 36'245 blessés de janvier à fin octobre 2015. De mai à fin octobre, les violences ont fait 3855 victimes civiles et 7056 blessés.


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  • Prévention du génocide

    Le Conseiller spécial sur la prévention du génocide, Adama Dieng.

    19 octobre 2015 – Il y a dix ans, au Sommet mondial de 2005, les chefs d’État et de gouvernement ont unanimement affirmé qu’il incombait à chaque État de protéger ses populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Ils ont convenu que, lorsqu’il y aurait lieu, la communauté internationale aiderait les États à s’acquitter de cette responsabilité.

    Adama Dieng, du Sénégal, est le Conseiller spécial du Secrétaire général pour la prévention du génocide. Il a été nommé à ce poste le 17 juillet 2012 par le Secrétaire général Ban Ki-moon. A ce titre, il est chargé d’informer sur les causes et les mécanismes du génocide, d’alerter les intervenants lorsqu’il y a risque et de faire prendre les mesures qui s’imposent.

    Auparavant, M. Dieng a effectué trois mandats de Greffier du Tribunal pénal international pour le Rwanda, un poste auquel il a été nommé en 2001. Il a commencé sa carrière au Sénégal comme Greffier des tribunaux régionaux et des tribunaux du travail, et a été Greffie r de la Cour suprême du Sénégal pendant six ans. En 1982, il est entré à la Commission internationale des juristes. M. Dieng a joué un rôle moteur dans la création de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que dans l’élaboration de la Convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption.

    M. Dieng a rencontré récemment la Radio des Nations Unies et le Centre d’actualités de l’ONU avec qui il a fait le point sur ce qui s’est passé au cours des dix ans qui ont suivi le Sommet mondial de 2005.

    Centre d’actualités de l’ONU : Les trois piliers du principe de la ‘responsabilité de protéger’ ont été définis dans le document final du Sommet mondial de 2005. Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est la ‘responsabilité de protéger’?

    Adama Dieng : La responsabilité de protéger  (R2P) est un engagement politique des États membres à remplir leurs obligations juridiques préexistantes de protéger les populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Le principe attire l’attention internationale sur le sort des victimes et des personnes qui risquent de devenir des victimes des atrocités criminelles. Il a été conçu pour encourager une action plus vaste, rapide et décisive par les États membres, l’Organisation des Nations Unies, les organisations régionales et la société civile. La responsabilité de protéger est basée sur la conviction que la souveraineté de l’État est renforcée par une protection plus efficace des populations contre les atrocités criminelles. La responsabilité de protéger et la souveraineté de l’État sont donc des alliés, et pas des adversaires.

    Centre d’actualités de l’ONU : Comment est né ce ‘principe de responsabilité’ de protéger ?

    Adama Dieng : Le principe de la responsabilité de protéger est né des engagements répétés de la communauté internationale à ne "plus jamais" permettre que des atrocités criminelles se produisent. Il provient des douloureuses leçons tirées des échecs dans les années 1990, et plus particulièrement des génocides au Rwanda et à Srebrenica. Une Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États composée d’hommes d’Etat et des penseurs éminents du monde entier a été convoquée en 2001. Le rapport de la commission a proposé le principe comme un moyen efficace pour la communauté internationale de répondre aux crimes internationaux les plus graves d’une manière qui respecte la souveraineté, se concentre sur la protection des personnes vulnérables, et reste compatible avec les principes de la Charte des Nations Unies et du droit international. La notion de responsabilité de protéger a ensuite été reprise et soutenue par le Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement dans son rapport de 2004 : Un monde plus sûr : notre affaire à tous. Le Secrétaire général Kofi Annan a ensuite promu le principe dans son rapport historique de 2005 : Dans une liberté plus grande: développement, sécurité et respect des droits de l’homme pour tous. Ces rapports ont contribué aux discussions des États membres qui ont mené au Sommet mondial de 2005. Lors du Sommet, les chefs d’Etat et de gouvernement ont adopté le principe, tel que défini aux paragraphes 138 et 139 du document final. Cette version du principe, qui diffère de celle initialement proposée par la Commission et élaborée par d’autres rapports, dirige aujourd’hui la réflexion de l’Organisation des Nations Unies et des États membres.

    Centre d’actualités de l’ONU Quels sont ses principaux piliers de la ‘responsabilité de protéger’ ?

    Adama Dieng : En 2009, le Secrétaire général a énoncé un cadre pour la mise en œuvre de la responsabilité de protéger basé sur trois piliers égaux qui se renforcent mutuellement. Ces piliers sont, à leur tour, basés sur l’engagement pris par les États membres lors du Sommet mondial de 2005. Les piliers ont ensuite été élaborés dans les rapports annuels du Secrétaire général.

    Le premier pilier indique comment les États peuvent remplir la responsabilité qui leur incombe au premier chef de protéger leurs populations. Cela inclut un large éventail de mesures dans plusieurs secteurs, tels que l’état de droit, les droits de l’homme, une gouvernance inclusive et légitime, la réforme du secteur de la sécurité, l’éducation, la justice transitionnelle, et la répartition équitable des ressources économiques. Dans certains cas, cela implique aussi la création d’institutions ou de mécanismes visant à anticiper et prévenir les atrocités criminelles.

    Le deuxième pilier souligne la responsabilité collective de la communauté internationale à encourager et à aider les États à assumer leur responsabilité de protéger. Cela inclut à la fois les différents types d’appui disponibles afin d’aider les États à prévenir les atrocités criminelles et les modalités pour que cette assistance soit apportée de la meilleure façon possible. Cela englobe les efforts mis en place pour encourager d’autres Etats à assumer leur responsabilité de protéger, aider à renforcer les capacités, et fournir une assistance pour la protection des populations à risque.

    Le troisième pilier présente des options pour une réponse rapide et décisive lorsque les autorités nationales ont manifestement échoué à protéger leurs populations. Le troisième pilier est parfois mal compris car il est associé à la seule intervention militaire. En réalité, il comprend un large éventail de mesures à la fois non-militaires et militaires, allant de la diplomatie et de l’aide humanitaire aux sanctions et, en tant que mesure de dernier ressort, à l’usage de la force lorsqu’il est autorisé par le Conseil de sécurité.

    Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont, selon vous, les succès du principe de ‘responsabilité de protéger’ dix ans après le Sommet mondial de 2005 ?

    Adama Dieng : Le principe a transformé les attentes concernant la protection des populations contre les atrocités criminelles sur une très courte période de temps. La dernière décennie démontre que les arguments au sujet de circonstances nationales spécifiques ne remplacent pas les obligations universelles pour protéger les populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Il n’y a plus de doute quant au fait que la protection des populations contre les atrocités criminelles est à la fois une responsabilité nationale et une responsabilité internationale. La responsabilité de protéger a également fait de rapides progrès au niveau politique. Un consensus a désormais émergé sur les aspects de base de ce principe, y compris la nécessité de privilégier la prévention, d’utiliser une gamme complète de mesures diplomatiques, politiques et humanitaires, de n’envisager l’usage de la force qu’en dernier recours, et de veiller à ce que la mise en œuvre de la responsabilité de protéger soit conforme à la Charte des Nations Unies et aux autres principes établis du droit international. Au cours des dix dernières années, la communauté internationale a répondu à des situations qui présentaient des risques élevés ou dans lesquelles la perpétration d’atrocités criminelles était en cours. Ceci a produit quelques succès notables.

    L’engagement international concerté en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Kenya et au Kirghizistan a contribué à éviter la répétition d’atrocités criminelles. Il existe également des preuves tangibles que la communauté internationale renforce sa capacité à anticiper, prévenir et répondre aux atrocités criminelles.

    Par exemple, l’Organisation des Nations Unies a créé le Bureau de la prévention du génocide et de la responsabilité de protéger que j’ai le privilège de diriger et s’est aussi engagée à la pleine application de son plan d’action pour les droits de l’homme avant tout.

    51 États membres et une organisation régionale ont nommé des points focaux pour la responsabilité de protéger.

    Il existe de nouveaux réseaux dédiés à la prévention des atrocités criminelles, tels que GAAMAC et le Réseau latino-américain pour la prévention du génocide et des atrocités criminelles, ainsi que des initiatives en cours dans les instances régionales et sous-régionales, telle que la Conférence internationale sur la région des grands lacs.

    Centre d’actualités de l’ONU : Selon vous, quels sont les échecs dans la mise en œuvre de la ‘responsabilité de protéger’ ?

    Adama Dieng : Comme le Secrétaire général l’a rappelé devant l’Assemblée générale mardi, de trop nombreuses crises actuelles connaissent des actes qui peuvent constituer des atrocités criminelles ou qui risquent d’entrainer ce type de violence. Ces situations incluent le Yémen, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Soudan, le Soudan du Sud et la République populaire démocratique de Corée. Le pire de ces échecs est la Syrie, qui est aujourd’hui la plus grande crise humanitaire du monde. Le conflit est une tragédie colossale pour la Syrie et un symbole honteux des divisions internationales. Le jugement de l’histoire sera sévère. Les conséquences de ces échecs sont répandues et durables. La crise mondiale des réfugiés, par exemple, est le résultat de l’incapacité de la communauté internationale à trouver une cause commune et à mettre en œuvre des réponses collectives face aux crises à un stade précoce.

    Centre d’actualités de l’ONU : Quelles sont les leçons tirées de l’intervention en Libye?

    Adama Dieng : Nous ne pouvons pas tirer de la Libye la leçon que la communauté internationale doit toujours éviter l’usage de la force. Comme le démontre la situation en Syrie, l’inaction peut également imposer des coûts humains incommensurables. Dans son plus récent rapport, le Secrétaire général recommande que lorsque le Conseil de sécurité conclut que les moyens militaires sont nécessaires, les mandats doivent être clairs dans leurs objectifs, leur durée, et leurs procédures pour l’examen des progrès. Une action militaire collective doit également être ciblée et proportionnée, avec des règles d’engagement qui sont à la fois compatibles avec l’objectif de protection de l’opération et entièrement conformes aux normes du droit international. La Libye nous enseigne également qu’il faut considérer, au stade le plus précoce possible, l’appui nécessaire pour la consolidation de la paix dans la période post-crise et que la communauté internationale doit être prête à maintenir le cap sur le long terme.

    Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est-ce que vous dites aux Etats-nations qui sont sceptiques quant au 3eme pilier?

    Adama Dieng : Le troisième pilier continue de générer le plus des controverses, mais il est aussi le plus mal compris. Je rappelle aux sceptiques que la responsabilité de protéger incombe en premier lieu aux Etats eux-mêmes et que le troisième pilier n’entre en compte que lorsqu’ils échouent manifestement à protéger leurs populations. Mais même à ce moment-là, il existe un large éventail d’options disponibles qui n’impliquent pas l’utilisation de la force, telles que les mesures diplomatiques, politiques et humanitaires. Je rappelle aussi aux sceptiques que la responsabilité de protéger doit être mise en œuvre conformément à la Charte des Nations Unies et aux autres principes du droit international. Je tiens à souligner que l’histoire nous enseigne qu’il y a malheureusement des moments où l’usage de la force peut être nécessaire en tant que mesure de dernier recours pour contrer ceux qui se sont engagés à perpétrer les crimes les plus odieux à grande échelle. Enfin, je leur garantis que mon Bureau est déterminé à identifier systématiquement les risques d’atrocités criminelles, indépendamment des situations ou d’autres considérations politiques.

    Centre d’actualités de l’ONU : Quelles sont les perspectives d’avenir ?

    Adama Dieng : L’avenir est prometteur pour la responsabilité de protéger. Le (récent) dialogue de l’Assemblé générale a montré que les États membres reconnaissent que la responsabilité de protéger est un impératif moral et politique. L’attention est passée du développement conceptuel de la responsabilité de protéger à un intérêt croissant pour les mesures concrètes nécessaires à la mise en œuvre du principe.

    À cet égard, le Secrétaire général a souligné six priorités pour guider l’action au cours de la prochaine décennie: faire preuve d’engagement politique; investir dans la prévention des atrocités criminelles; réagir plus résolument et plus promptement ; prévenir la répétition des atrocités criminelles ; intensifier l’action régionale ; consolider les réseaux de points focaux.

    Avec une détermination et une énergie renouvelée, la communauté internationale devrait être en mesure de respecter l’engagement qu’elle a pris il y a dix ans.

     


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  • En quête de preuves sur le génocide des Yézidis

    Trois experts en crimes nazis tentent de prouver l’extermination organisée de la minorité kurde en Irak par Daech.

    Un ancien policier belge, un prêtre français et un juriste allemand. Forts d’une expérience d’enquête sur les crimes nazis, ces trois hommes se démènent pour «prouver le génocide des Yézidis» par le groupe Etat islamique (Daech) au Kurdistan irakien.

    Le trio d’experts cherche à établir les «étapes du processus criminel pour chaque catégorie de Yézidis» (hommes, femmes, enfants). Son but? «Etayer la qualification de génocide», explique Andrej Umansky, spécialiste de droit pénal à l’Université allemande de Cologne.

    Ciblé par Daech

    Retranchés dans leur fief montagneux de Sinjar, au nord-ouest de Mossoul, les Yézidis ont été pris au piège en août 2014, lors de l’offensive du groupe Etat Islamique. Cette minorité kurde, ni musulmane ni chrétienne, mais adepte d’une religion préislamique révérant sept anges, a aussitôt été prise pour cible par les djihadistes qui considèrent cette population comme «adoratrice du diable». Satanistes pour certains, païens pour d’autres, les membres de cette communauté sont persécutés depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, Daech cherche à les «détruire en tant que groupe», soit la définition légale d’un «génocide», concluait une mission de l’ONU en mars.

    Pour documenter ces crimes, les trois enquêteurs de l’association Yahad In Unum se sont entretenus cet été avec une cinquantaine de rescapés du groupe Etat islamique réunis dans un camp de réfugiés au Kurdistan irakien. Si ces témoignages peuvent nourrir de futurs procès, en particulier ceux de djihadistes occidentaux, «le but premier est de faire cesser ce crime», insiste Andrej Umansky.

    «Les gens sont très émus, il faut faire des pauses et expliquer à la famille pourquoi on doit rester seuls avec la personne. Certaines filles veulent parler devant nous, d’autres restent avec notre enquêtrice Yézidie», raconte le Belge Costel Nastasie. Exécutions, enfants enrôlés dans des camps d’entraînement, filles réduites en esclavage sexuel, femmes utilisées comme boucliers humains, conversions forcées: la liste des crimes attribués à Daech est longue.

    Exactions organisées

    Aucun doute n’est permis, pour le Français, le Père Desbois, le caractère «organisé et administratif» des exactions, «dans des endroits très éloignés les uns des autres», est «stupéfiant», explique-t-il, en précisant qu’il s’attendait à des persécutions «beaucoup plus improvisées».

    Selon le gouvernement du Kurdistan irakien, sur les 550 000 Yézidis d’Irak, 400 000 ont été déplacés par les combats. Environ 1500 sont morts et près de 4000 sont emprisonnés.


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  • Nier le génocide arménien ne peut pas être pénalisé

    La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a jugé, jeudi 15 octobre, que le fait de nier l’existence du génocide arménien ne devait pas être passible de poursuites.

    Un raisonnement que les juges de Strasbourg n’appliquent pas, en revanche, aux discours négationnistes portant sur la Shoah.

    Quelles limites à la liberté d’expression ? Délicate en soi, la question l’est encore plus lorsqu’elle porte sur le sujet très sensible du génocide. Depuis la loi Gayssot (1990), la France sanctionne les discours niant la réalité de la Shoah mais se refuse, en revanche, à faire de même pour les autres génocides (arménien et rwandais) ou les crimes contre l’humanité (traite négrière).

    Non sans donner lieu à controverses. Pour preuve, le Conseil constitutionnel devra dans les prochaines semaines se prononcer sur cette disparité de traitement entre les différents auteurs de discours négationnistes. Dans ce contexte, la décision rendue par la CEDH s’avère cruciale.

    Le raisonnement de la CEDH

    Les juges européens ont sanctionné la Suisse pour avoir condamné un homme politique turc, Dogu Perinçek, qui avait déclaré que les déportations et massacres subis par les Arméniens en 1915 ne constituaient pas un génocide. Par cette condamnation, la Suisse a, selon la CEDH, porté une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression consacrée par la convention européenne des droits de l’homme.

    Les juges précisent par ailleurs que des poursuites peuvent être engagées lorsque des propos négationnistes s’accompagnent d’un discours de haine ou d’intolérance. Mais, en l’espèce, ils estiment que ce n’était pas le cas.

    Fin du débat dans l’Hexagone

    Voilà qui clôt la question de savoir s’il faut ou non, en France, pénaliser de tels propos. François Hollande, de même que toute une partie de l’échiquier politique, y était favorable. L’exécutif attendait, en réalité, de connaître la position de la CEDH pour présenter un texte en la matière – un premier ayant été censuré en 2012 par le Conseil constitutionnel.

    Un projet désormais caduque : pénaliser ceux qui nient l’existence du génocide arménien exposerait en effet la France à une condamnation par la Cour de Strasbourg.

    Quid de la Shoah ?

    La décision des juges européens était par ailleurs attendue du fait d’une autre actualité : la saisine toute récente du Conseil constitutionnel sur la loi Gayssot. Les Sages doivent en effet se prononcer tout prochainement sur le fait de savoir s’il est ou non conforme à la constitution de pénaliser les discours négationnistes visant la Shoah, et non ceux portant sur le génocide arménien.

    « La CEDH réserve un sort à part à la Shoah », décrypte Nicolas Hervieu, juriste en droit public et spécialiste du droit européen. Au détour d’une phrase en effet, les juges précisent ainsi que « dans les affaires concernant des propos se rapportant à l’Holocauste, la Cour a – pour des raisons tenant à l’histoire et au contexte – invariablement présumé qu’ils pouvaient être regardés comme une forme d’incitation à la haine ou à l’intolérance. » Les Sages du Conseil constitutionnel reprendront-ils à leur compte un tel argumentaire ? Réponse dans les semaines à venir.


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  • Alors que deux délégations hereros et namas venues de Namibie sont de passage à Berlin et Londres, le parti de gauche allemand Die Linke a soumis au Bundestag une motion en faveur de la reconnaissance officielle du génocide de 1904. Une motion qui pourrait déboucher sur la mise en place d'un fonds de compensation structurel.

    C’est un petit pas, mais il pourrait déboucher sur la reconnaissance officielle, par les autorités allemandes, du premier génocide du XXe siècle commis à l’encontre des populations hereros et nama, en 1904. Emmené par le député Niema Movassat, le parti de gauche Die Linke vient en effet de soumettre au parlement allemand une motion allant dans ce sens. Intitulée « Réconciliation avec la Namibie – mémoire et excuses pour le génocide commis dans l’ancienne colonie allemande du Sud-Ouest Africain », elle propose que soit adopté le texte suivant : « Le parlement allemand se souvient des atrocités commises par les troupes coloniales de l’empire allemand dans son ancienne colonie du Sud-Ouest africain, et entend honorer la mémoire des victimes de massacres, d’expulsions, d’expropriations, de travail forcé, de viols, d’expérimentations médicales, de déportations et d’enfermements inhumains dans des camps de concentration. La guerre d’extermination menée par les troupes coloniales allemandes entre les années 1904 et 1908 a entraîné la mort de 80 % du peuple herero, de plus de la moitié du peuple nama et d’une large partie des groupes ethniques Damara et San.

    Lothar von Trotha et l’ordre d’extermination

    Cette motion souligne notamment que les ordres donnés par l’homme du Kaiser, le Général Von Trotha, le 2 octobre 1904 contre les Hereros et le 22 avril 1905 contre les Namas apportent la preuve indiscutable d’une volonté d’extermination à leur égard. Si elle est adoptée, elle va bien plus loin que rappeler la « responsabilité morale » et les « obligations » de l’Allemagne envers la Namibie. Elle conduirait le Parlement à exprimer sa « honte » ses « regrets » et sa « tristesse », mais aussi à accepter que « les conséquences du génocide et du colonialisme allemand sont toujours des réalités sociales et économiques de la Namibie actuelle » – notamment en ce qui concerne l’inégale répartition des terres. Plus prosaïquement, la motion propose un certain nombre de mesures visant à panser ces plaies toujours ouvertes : création d’un groupe d’amitié germano-namibien, intensification des échanges culturels, soutien des initiatives luttant contre la glorification des criminels de guerre de l’époque coloniale, érection d’un monument, à Berlin, en l’honneur des victimes du colonialisme, publication de livres scolaires, etc.

    Vers des réparations ?

    Mais les mesures les plus importantes sont bien entendu celles qui concernent les réparations et le rapatriement des restes humains conservés dans les archives allemandes après avoir été étudiés à des fins soi-disant « scientifiques ». La toujours complexe question des réparations serait réglée par la mise en place d’un « fonds de compensation structurel » en partenariat avec l’assemblée nationale namibienne, le gouvernement et les peuples concernés. Les descendants des colons allemands ayant bénéficié du génocide devraient, dans ce cadre, contribuer financièrement… Pour Niema Movassat, « il est temps que le gouvernement fédéral déclare clairement : ce qui s’est passé entre 1904 et 1908 dans ce qui était alors le Sud-Ouest africain était un génocide et nous demandons pardon aux descendants des victimes. »

    Blue Book, le livre noir du génocide des Hereros et des Namas

    Quoiqu’il en soit, le dépôt de cette motion intervient alors que deux délégations hereros sont en déplacement en Europe, à Berlin et à Londres, afin que le génocide y soit formellement reconnu. Le 9 juillet 2015, cent ans après la fin de la domination allemande sur la Namibie, ces deux délégations seront reçues à Westminster pour une rencontre et des discussions. À cette occasion seront lus des extraits du Blue Book (« Union of South Africa – Report On The Natives Of South-West Africa And Their Treatment By Germany ») – récemment réédité – un rapport accablant et terrible rédigé dès 1918 par le jeune juge britannique Thomas O’Reilly.

    Pour aller plus loin :

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    Words cannot be found : German colonial rule in Namibia : an Annotated reprint of the 1918 Blue Book, Jeremy Silvester et Jean Bart Gewald, Brill, 368 pages, 67 euros.

     


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  • Hereros et Namas de Namibie : le premier génocide du XXe siècle sort de l’oubli

    Cent dix ans après, le génocide des Hereros et des Namas, l'un des épisodes les plus noirs de l'histoire africaine, reste méconnu. Élise Fontenaille-N'Diaye publie deux livres essentiels qui rappellent les faits.

    "Là-bas, un soldat allemand trouva un bébé herero d’environ neuf mois qui gisait dans les buissons, pleurant. Il l’a amené dans le camp où j’étais. Là, les soldats ont formé un cercle et se sont lancé l’enfant comme s’il s’agissait d’un ballon. L’enfant était blessé, terrifié, et pleurait. Au bout d’un moment, ils en ont eu assez, et un des soldats, après avoir fixé sa baïonnette à son fusil, a dit qu’il allait l’attraper. L’enfant fut lancé vers lui et le soldat l’a rattrapé en l’embrochant sur sa baïonnette."

    Ce témoignage est celui d’un certain Jan Cloete, un Baster d’Omaruru qui, au début du XXe siècle, fut un temps guide pour l’occupant allemand dans la région du Waterberg (Namibie actuelle). Il a été recueilli en 1917 dans le Sud-Ouest africain par un jeune major d’origine irlandaise, Thomas O’Reilly, juge de formation, mandaté par les Britanniques. Bien que comptant parmi les plus atroces, il n’est pas unique en son genre : jeune idéaliste sidéré par l’horreur qu’il découvrait, Thomas O’Reilly en a rassemblé 70 du même ordre.

    Dans les 200 pages de son rapport final, connu sous le nom de "Blue Book", il n’en a gardé que 49. C’est suffisant pour mesurer l’ampleur du premier génocide du XXe siècle, avant que les Arméniens, les Juifs et les Tutsis, entre autres, ne subissent comme les Hereros une implacable volonté d’extermination. Enfin, ce serait suffisant si ce "Blue Book" était véritablement public. Mais, pour l’heure, il n’existe que dans la mémoire numérique d’une bibliothèque de Pretoria (Afrique du Sud), où – et c’est tout à son honneur – la romancière française Élise Fontenaille-N’Diaye l’a redécouvert et utilisé pour la rédaction de deux ouvrages. Un récit sobrement baptisé Blue Book et un court roman destiné à la jeunesse, Eben ou les yeux de la nuit.

    "Très peu de gens connaissent cette histoire, dit-elle, très peu en ont entendu parler. Aucun lieu de mémoire, aucun musée n’y fait référence, seuls quelques historiens se sont penchés sur la question à titre individuel." Depuis des années, Élise Fontenaille-N’Diaye fouille avec détermination les plaies toujours ouvertes de la colonisation. Peut-être à cause de son père, farouche anticolonialiste, ou du grand-père de son père, le général Mangin, qui commanda la Force noire durant la Première Guerre mondiale, après avoir été le Boucher du Maroc et avant d’occuper la Rhénanie en vainqueur… "Plus j’en apprends sur la colonisation, plus je découvre des choses atroces – avec cette impression d’aller de cauchemar en cauchemar. Les Allemands, à l’époque, ont même réalisé des cartes postales de leurs plus horribles méfaits !" affirme-t-elle.

    Le Sud-Ouest africain : camp d’entraînement des futurs nazis

    Comme Anne Poiret dans son documentaire Namibie : le génocide du IIe Reich, diffusé il y a deux ans, Fontenaille-N’Diaye soutient la thèse selon laquelle le Sud-Ouest africain fut d’une certaine manière "le camp d’entraînement des futurs nazis".

    La litanie des noms que l’on retrouve parle d’elle-même. En 1885, le gouverneur envoyé par Bismarck comme haut-commissaire du Reich s’appelle Heinrich Göring : c’est le grand-père d’Hermann, futur proche de Hitler. Quant à Eugen Fischer, le médecin anthropologue qui débarque à Swakopmund vers l’âge de 30 ans, il a été formé par Alfred Ploetz, le fondateur de l’eugénisme allemand, et son ennemi principal est le métissage, qui entraînerait la dégénérescence de la race blanche. Ses idées, qu’il pense confirmées par les mesures de crânes, donneront naissance à un livre, Fondements de l’hérédité humaine et principes d’hygiène raciale, dont de nombreux passages se retrouvent dans Mein Kampf… Pis, le principal disciple de Fischer sera un certain Josef Mengele – le tristement célèbre "médecin" d’Auschwitz…

    Le principal disciple de Fischer sera un certain Josef Mengele – le tristement célèbre "médecin" d’Auschwitz…

    Bien sûr, ces filiations sont indirectes. Le bras exterminateur du Reich qui arrive dans le Sud-Ouest africain le 11 juin 1904 s’appelle en réalité Lothar von Trotha. Sa réputation le précède, il a déjà fait preuve d’une brutalité sans limites en Afrique de l’Est et, surtout, en Chine. D’ailleurs, il vient accompagné d’un fidèle officier qui a réprimé à ses côtés la révolte des Boxers, Franz von Epp, futur nazi qui présidera la Ligue coloniale du Reich. L’objectif de Von Trotha ? Il est simple et se traduit en un seul mot : Vernichtungsbefehl ("ordre d’extermination"). Il est vrai qu’en janvier 1904 les Hereros emmenés par Samuel Maharero ont eu l’audace de se révolter contre les violences – viols, coups de sjambok, pendaisons arbitraires – dont ils faisaient l’objet, tuant 123 colons allemands. Mais on ne rigole pas avec le Kaiser…

    En août 1904, Von Trotha encercle les Hereros qui ont commis l’erreur de se rassembler et lance l’ordre d’un massacre sans pitié, n’épargnant ni les vieux, ni les femmes, ni les enfants. Les blessés sont achevés à la baïonnette et les fuyards n’ont d’autre issue que de rejoindre le désert… où la Schutztruppe a préalablement empoisonné les rares puits. Les survivants sont envoyés en Konzentrationlager ("camp de concentration"), notamment sur un îlot battu par les vents, au large de Lüderitz : Shark Island. Tout comme les Namas, qui eux aussi ont commis l’erreur de se rebeller contre l’oppression.

    "Viols collectifs de jeunes filles, corrections sanglantes à coups de sjambok, bastonnades d’enfants jusqu’à ce que mort s’ensuive", écrit Fontenaille-N’Diaye. Mais, sur Shark Island, l’horreur ne s’achève pas avec la mort : les corps des défunts sont jetés aux requins tandis que leurs têtes, décollées et bouillies, doivent être curées jusqu’à l’os par les prisonnières, avec des tessons de bouteille, pour être envoyées en Allemagne, où elles seront étudiées et mesurées afin d’étayer les théories raciales en cours. Sur les 3 500 Namas et Hereros envoyés sur l’île, il en reviendra moins de 200.

    "Bien trop horrible pour être écrit"

    En Afrique du Sud, mais aussi à Berlin, quelques protestations se font entendre. En 1905, un missionnaire allemand, Friedrich Vedder, écrit : "Je ne puis donner les détails des atrocités dont j’ai été le témoin, particulièrement sur les femmes et les enfants. Très souvent, c’est bien trop horrible pour être écrit." De mauvais gré, l’empereur envoie Friedrich von Lindequist remplacer Von Trotha… et achever discrètement le travail. Ce qu’il fait, tout en donnant corps à ses rêves d’amoureux de la nature en créant le parc national d’Etosha, en 1907.

    L’enquête de Thomas O’Reilly, le "Blue Book", sera réalisée dix ans plus tard et envoyée à Londres au ministère de l’Intérieur, en septembre 1918. L’idée : accabler les Allemands vaincus lors de la Première Guerre mondiale afin d’obtenir des réparations et, bien sûr, rafler leur colonie du Sud-Ouest africain, où l’on a découvert des mines de diamants. Le "Blue Book" fera un peu parler de lui lors de la signature du traité de Versailles, avant de tomber dans l’oubli, comme son rédacteur décédé – officiellement – de la grippe espagnole en 1919.

    Selon Fontenaille-N’Diaye, un accord liant l’Allemagne et le Royaume-Uni aurait entraîné la destruction de la grande majorité des exemplaires du "Blue Book" – après que le gouvernement allemand eut menacé de publier un "White Book" contenant toutes les horreurs commises par les Britanniques dans leurs colonies… "J’ai été sidérée par l’escamotage organisé, explique Élise Fontenaille-N’Diaye. C’est pour ça que j’ai décidé d’écrire ces livres et de rappeler que le premier génocide du XXe siècle a visé des Africains."

    En réalité, elle fait bien plus que cela en dressant les portraits sensibles des courageux chefs herero et nama, Samuel Maharero et Hendrik Witbooi, qui affrontèrent une indicible cruauté sans jamais abdiquer leur humanité. Plus de cent ans après, l‘Allemagne se contente toujours d’excuses formulées du bout des lèvres et se refuse à toute idée d’indemnisation. En Namibie, les descendants des génocidaires qui se sont approprié les terres des Hereros et des Namas jouent un rôle économique majeur…

    Blue Book, d’Élise Fontenaille-N’Diaye, Calmann-Lévy, 220 pages, 17 euros

    Eben ou les yeux de la nuit, d’Élise Fontenaille-N’Diaye, Éditions du Rouergue, 66 pages, 8,30 euros


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  • En Namibie, l'Allemagne a commis "un génocide", selon le président du Bundestag

     Le président du Bundestag, Norbert Lammert, a qualifié de "génocide" les massacres commis par l'Allemagne en Namibie il y a un siècle, dans un texte à paraître dans l'hebdomadaire "Die Zeit".

    Selon le président de la chambre basse du Parlement, une figure respectée du parti conservateur (CDU) d'Angela Merkel, les troupes impériales allemandes ont procédé à une élimination systématique des indigènes issus des peuples Héréro et Nama.

    "Au regard des règles du droit international actuel, la répression du soulèvement Héréro était un génocide ", écrit M. Lammert dans cette tribune, à l'occasion du 100e anniversaire de la fin de la colonisation allemande de la Namibie, à l'époque Afrique allemande du Sud-Ouest (1884-1915).

    Selon M. Lammert, l'Allemagne a conduit là-bas une "guerre raciale". "Il y a eu des dizaines de milliers de victimes Héréro et Nama, non seulement dans les combats mais aussi à cause de maladies et de mises à mort ciblées liées à la privation d'eau et de nourriture", a-t-il affirmé, ajoutant que d'autres "sont morts dans des camps de concentration ou du travail forcé".

    Privés de leurs terres, de leur bétail et de tout moyen de subsistance en raison de la pression croissante des colons allemands et pressurés par l'administration coloniale, les Héréro s'étaient révoltés le 12 janvier 1904, massacrant 123 civils allemands.

    La guerre a culminé avec la bataille de Waterberg qui eut lieu en août 1904 à environ 200 kilomètres de la capitale Windhoek. Les Héréro décidèrent de fuir vers l'est avec femmes et enfants pour gagner le Botswana voisin, poursuivis par les troupes allemandes à travers les étendues désertiques de l'actuel Kalahari, où seuls 15.000 survécurent sur 80.000.

    En octobre 1904, le commandant militaire de la colonie, le général Lothar von Trotha, décidait d'exterminer les Héréro, décrétant que "dans les frontières (coloniales) allemandes, tout Héréro avec ou sans arme, avec ou sans bétail, devait être abattu".

    Depuis 2011, l'Allemagne a restitué à la Namibie plusieurs dizaines de crânes de guerriers Héréro qui avaient été ramenés à Berlin pour des expériences censées prouver la supériorité des Blancs sur les Noirs.

     A l'occasion du centenaire de la fin de la colonisation allemande, un appel lancé par des associations et des partis politiques d'opposition demande la reconnaissance officielle de ce " génocide" par l'Allemagne, à l'instar de ce qu'a fait le président allemand Joachim Gauck pour le  génocide arménien.


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  • L'Autriche «reconnaît» symboliquement le génocide arménien

    Le Parlement autrichien a observé mercredi 22 avril 2015 une minute de silence en mémoire du génocide arménien, une première dans ce pays autrefois allié à l'Empire ottoman. Vienne n'a jamais utilisé ce terme officiellement.

    «Le 24 avril 1915 a marqué le début de persécutions qui se sont achevées en génocide», a déclaré ce mercredi 22 avril la présidente sociale-démocrate (SPÖ) du Parlement autrichien, Doris Bures, avant d'inviter l'ensemble des députés à se lever et à se recueillir en mémoire des victimes du génocide arménien.

     
     

    Cette cérémonie fait suite à la rédaction, par les six groupes représentés au Parlement, d'une déclaration commune reconnaissant le génocide. Celle-ci devait être présentée plus tard dans la journée.

    Cette déclaration, signée par les chefs des six groupes parlementaires ne sera toutefois pas soumise au vote et n'aura donc pas de valeur juridique. Elle marque cependant un premier pas symbolique dans la reconnaissance du génocide par l'Autriche.

    L'Autriche-Hongrie, comme l'Allemagne, avait été l'alliée de l'empire ottoman durant le Premier conflit mondial. La communauté turque représente la deuxième communauté d'origine étrangère du pays, avec quelque 240'000 personnes.

    L'Autriche  et l'Allemagne reconnaissent  le génocide arménien

    Pour la première fois, l'Allemagne a reconnu le «génocide» arménien et son rôle dans ce crime par la voix de son président Joachim Gauck.

    L'Allemagne, par la voix de son président Joachim Gauck, a reconnu jeudi 23 avril au soir pour la première fois le «génocide» arménien, soulignant la «coresponsabilité» allemande dans ce crime.

    «Nous devons également, nous Allemands, faire notre travail de mémoire», a-t-il déclaré, évoquant «une coresponsabilité, et même, potentiellement, une complicité (de l'Allemagne) dans le génocide des Arméniens», lors d'une cérémonie religieuse à Berlin, à la veille des commémorations officielles du centenaire des massacres perpétrés par les Turcs ottomans, qui ont fait 1,5 million de victimes entre 1915 et 1917.

    C'est la première fois que l'Allemagne utilise officiellement le terme de «génocide» pour évoquer ces massacres. Une vingtaine de pays, dont la France et la Russie, avaient déjà franchi le pas. Ankara rejette toujours ce terme.

    Important allié de Berlin

    Joachim Gauck prend le risque de froisser la Turquie, un important allié que Berlin s'est toujours efforcé de ménager sur ce sujet. L'Allemagne abrite la première communauté turque à l'étranger, estimée à environ trois millions de personnes.

    Dans un texte publié lundi, et qui devait être discuté vendredi au Bundestag, les groupes parlementaires allemands n'étaient pas allés aussi loin que Joachim Gauck, se contentant d'établir un lien entre le massacre des Arméniens et les «génocides» du XXe siècle. L'initiative avait obtenu le soutien du gouvernement allemand, après d'âpres débats.

    Dans les pas de l'Autriche

    Le Parlement autrichien a suscité mercredi la colère d'Ankara en reconnaissant le génocide arménien, une première dans ce pays allié, comme l'Allemagne, à l'empire ottoman durant la Première guerre mondiale. La Turquie a réagi en rappelant pour consultation son ambassadeur en Autriche.

    Ankara avait déjà été très irrité par des déclarations du pape François, qui a parlé pour la première fois du «génocide» des Arméniens, et par le Parlement européen qui a demandé aux Turcs de reconnaître le génocide.

    Responsabilités allemandes

    Evitant de stigmatiser la Turquie, Joachim Gauck, un ancien pasteur de RDA, a insisté sur les responsabilités allemandes, dans son discours prononcé lors d'une cérémonie œcuménique dans la cathédrale protestante de Berlin.

    Des militaires allemands «ont participé à la planification et pour une part à la mise en place des déportations» d'Arméniens, a-t-il relevé. «Des informations d'observateurs et de diplomates allemands qui ont clairement établi la volonté d'extermination contre les Arméniens ont été ignorées» car le Reich allemand, allié à l'empire ottoman, «ne voulait pas compromettre ses relations» avec lui.


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