• Comment l’Empire ottoman a éliminé les Arméniens

    Le génocide débute en avril 1915 à l’initiative du gouvernement Jeunes-Turcs. Érigés en ennemis intérieurs, 1,5 million d’entre eux trouveront la mort en trois ans. L’Allemagne vient de reconnaître sa « coresponsabilité » dans le génocide tandis que la Turquie se refuse à parler de génocide.

    En 1914, l’Europe se déchire après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Déjà en pleine décadence, l’Empire ottoman, qui a perdu beaucoup de terrain dans les Balkans, se range aux côtés de l’Allemagne, contre la Russie et les Occidentaux. Le sultan Mehmed V se lance dans la guerre sous la pression des Jeunes-Turcs, de jeunes officiers au nationalisme outrancier qui l’ont installé sur le trône en 1909 après avoir déposé son prédécesseur. Cependant, en décembre 1914, les Turcs sont défaits par les Russes, l’Empire ottoman est envahi, l’armée turque perd 100 000 hommes et bat en retraite.

    Le discours antichrétien des Jeunes-Turcs

    Les Jeunes-Turcs profitent de ce contexte troublé pour mettre en œuvre leur projet de nation turque « racialement homogène ». À partir de janvier 1915, leur discours antichrétien se focalise sur les Arméniens. Très présents en Asie mineure, région considérée comme foyer national exclusif du peuple turc par les Jeunes-Turcs, ils sont accusés de ne pas soutenir le régime nationaliste et de pactiser avec l’ennemi russe.

    Tout de suite, les Arméniens ont conscience du danger : à la fin du XIXe  siècle, lorsque s’amorçait la décadence de l’Empire ottoman, le sultan Abdul-Hamid II avait déjà essayé de consolider son pouvoir en attisant les haines religieuses. Entre 1894 et 1896, il avait fait massacrer entre 200 000 et 250 000 Arméniens avec le concours des montagnards kurdes. Cela n’avait pas empêché les régions arméniennes de parvenir, à l’orée de 1914, au seuil de l’autonomie : pour les Jeunes-Turcs, il fallait donc aussi éviter une avancée vers l’indépendance qui aurait amputé encore davantage le territoire de l’Empire ottoman et empêché la jonction avec les peuples turcophones d’Asie centrale.

    Éliminer les 2.1 millions d’Arméniens

    Au début de l’année 1915, les conscrits arméniens de l’armée ottomane sont désarmés et affectés à des travaux subalternes. En mars, la décision est prise d’éliminer les 2,1 millions d’Arméniens de l’Empire. Les Jeunes-Turcs vont procéder avec méthode et brutalité. Dans la nuit du 23 au 24 avril 1915, les élites arméniennes de la capitale sont arrêtées : c’est le début du génocide.

    C’est ensuite le tour des Arméniens de l’armée, puis des populations arméniennes des sept provinces orientales. Beaucoup d’hommes sont tués sur place, d’autres sont éloignés de leur région d’origine et obligés d’effectuer des travaux épuisants. Enfin, le 27 mai 1915, la « loi provisoire de déportation » fixe le cadre réglementaire de la déportation des survivants et de la spoliation des victimes. Dans les villages, femmes, enfants et vieillards, rassemblés en convois, sont déportés vers Deir Ez-Zor, région désertique de la Syrie ottomane. Ces marches sous le soleil, sans eau ni vivres, débouchent souvent sur une mort rapide. En septembre, vient le tour des autres Arméniens de l’Empire. Plus d’un million de personnes ont ainsi été déportées entre mai et septembre 1915.

    Des criminels encadrés par des officiers

    C’est le ministre de l’intérieur Talaat Pacha qui a ordonné les déportations avec la complicité d’Enver Pacha, ministre de la guerre, et de Djemal Pacha, général en chef des armées. Mais les massacres ont été perpétrés par l’Organisation spéciale, escadrons de la mort constitués de criminels de droit commun. Cela permettra, plus tard, à ceux qui nieront la réalité du génocide, d’affirmer que l’État n’est pas responsable puisque les massacres ont été commis par des « bandes », lesquelles étaient pourtant encadrées par des officiers ottomans.

    En 1916, seconde étape du génocide : « 700 000 déportés sont alors liquidés. Ils vont de camp en camp, jusqu’à la destination finale : Deir Ez-Zor », raconte Yves Ternon, historien auteur de nombreux ouvrages sur le génocide arménien (1). « Le génocide se termine lorsqu’il n’y a plus d’Arméniens, à la fin de l’année 1916 », ajoute-t-il. Néanmoins, les massacres se poursuivront en 1918 dans le Caucase et le nord de l’Iran, puis, sporadiquement, jusqu’en 1923. Au total, environ 1,5 million d’Arméniens ont péri entre 1915 et 1918, soit les deux tiers de ceux qui vivaient dans l’Empire ottoman début 1915.

    600 000 survivants

    Seuls 600 000 Arméniens ont survécu. Certains ont fui à l’étranger, d’autres ont été vendus comme esclaves ou convertis de force à l’islam. « Entre 100 000 et 150 000 femmes et enfants sont placés dans des familles musulmanes. Ils n’ont le droit de survivre que dans une famille musulmane », précise Mikaël Nichanian, chercheur associé au Collège de France et auteur de Détruire les Arméniens (2).

    L’Europe et les États-Unis ont évidemment été informés de ces événements tragiques, l’opinion s’en est émue, mais le sultan s’est justifié en arguant de la nécessité de déplacer les populations pour des raisons militaires…

    Quant à l’Allemagne, alliée de la Turquie, son gouvernement a censuré les informations sur le génocide et s’est bien gardé d’intervenir. Après guerre, plusieurs responsables du génocide se réfugieront d’ailleurs sur son territoire. Jeudi 23 avril 2015, l’Allemagne a reconnu le génocide par la voix de son président Joachim Gauck, qui a souligné la « coresponsabilité » de son paysdans ce crime.

    (1) Dont Mémorial du génocide arménien, avec Raymond Kévorkian, Seuil, 2014.

    (2) PUF, 2015.


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  • L'Arménie rend hommage aux victimes de 1915

    Le président arménien a remercié les dirigeants présents aux cérémonies à Erevan, dont François Hollande et Vladimir Poutine. La Suisse est représentée par son ambassadeur en Arménie.

    L'Arménie a commémoré ce vendredi 24 avril 2015, en présence notamment de François Hollande et de Vladimir Poutine, le génocide perpétré contre sa population en 1915 par les Turcs ottomans, une tragédie au cœur de l'identité arménienne qu'Ankara refuse de reconnaître.

     
     

    Après avoir déposé sous une fine pluie et un ciel de plomb une fleur au Mémorial au victimes du génocide, le président français a de facto appelé la Turquie à reconnaître les massacres de 1915 en tant que génocide.

    François Hollande, Vladimir Poutine

    «Il y a en Turquie des mots, et des mots importants, qui ont déjà été prononcés mais d'autres sont encore attendus pour que le partage du chagrin puisse devenir le partage d'un destin», a affirmé M. Hollande.

    «Je m'incline devant la mémoire des victimes et je viens dire à mes amis arméniens que nous n'oublierons jamais les tragédies que votre peuple a traversées», a ajouté le président français.

    Vladimir Poutine a pour sa part déclaré que «rien ne peut justifier des massacres de masse» et que le peuple russe «se recueillait aux côtés du peuple arménien».

    Une minute de silence

    Plus tôt dans la journée le président arménien Serge Sarkissian avait déposé une gerbe de fleurs au Mémorial, situé sur les hauteurs de Erevan. Il était accompagné par des diplomates étrangers, qui ont également déposé chacun une rose jaune.

    Après une minute de silence à la mémoire des victimes, M. Sarkissian a «remercié» les dirigeants étrangers venus prendre part aux commémorations, promettant que «rien ne sera oublié».

    «Nous nous souvenons et nous exigeons» la reconnaissance du caractère génocidaire des massacres perpétrés par les Turcs ottomans entre 1915 et 1917, a ajouté le chef de l'Etat arménien.

    Les diasporas arméniennes

    Après la cérémonie officielle, des centaines de milliers d'Arméniens sont attendus pour une procession au Mémorial du génocide, l'endroit le plus visité du pays, où ils déposeront des bougies et des fleurs près de la flamme éternelle.

    Des cérémonies commémoratives organisées par de nombreuses diasporas arméniennes auront également lieu de Los Angeles à Stockholm, en passant par Paris et Beyrouth.

    Les Arméniens estiment qu'un million et demi des leurs ont été tués de manière systématique entre 1915 et 1917, pendant les dernières années de l'Empire ottoman, et une vingtaine de pays, parmi lesquels la France et la Russie, ont reconnu qu'il s'agissait là d'un génocide.

    Une guerre civile selon Ankara

    La Turquie récuse ce terme et évoque pour sa part une guerre civile en Anatolie, doublée d'une famine, dans laquelle 300'000 à 500'000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

    Ces célébrations interviennent au lendemain de la canonisation par l'Église arménienne des 1,5 million de morts dans ces massacres, pendant la plus importante canonisation en nombre jamais décidée par une Église chrétienne.

    L'Allemagne, par la voix de son président Joachim Gauck, a reconnu jeudi soir pour la première fois le génocide arménien, soulignant sa «coresponsabilité» dans ce crime attribué à son allié ottoman pendant la Première guerre mondiale.

    Un terrible carnage» selon Obama

    A deux jours de la date anniversaire, le Parlement autrichien avait quant à lui observé mercredi une minute de silence pour marquer ce génocide, une première dans ce pays, allié à l'époque à l'Empire ottoman.

    Un geste qui a provoqué la fureur de la Turquie: celle-ci a dénoncé une «injure au peuple turc» et rappelé pour consultation son ambassadeur à Vienne.

    Le président américain Barack Obama ne s'est de son côté risqué jeudi 23 avril qu'à évoquer un «terrible carnage» dans un communiqué aux mots soigneusement choisis, évitant d'employer le mot «génocide».

    L’irritation du gouvernement turc

    Ces derniers jours, le gouvernement turc avait déjà été très irrité par les déclarations du pape François, qui a prononcé pour la première fois le mot de «génocide» des Arméniens, et par le Parlement européen qui a demandé à la Turquie de le reconnaître.

    L'Arménie, ex-république soviétique, et sa nombreuse diaspora à travers le monde luttent depuis des décennies pour que les massacres perpétrés par les forces ottomanes entrez 1915 et 1917 soient reconnus en tant que génocide.

    Mais la Turquie moderne, héritière de l'Empire ottoman, rejette catégoriquement ce terme, et les relations entre les deux pays sont dans l'impasse depuis lors.

    Un geste inédit de Erdogan

    En avril 2014, M. Erdogan, alors Premier ministre, avait pourtant fait un geste inédit, en présentant ses condoléances pour les victimes arméniennes de 1915, sans pour autant cesser de contester toute volonté d'extermination.

    La Turquie a célèbré pour sa part en grande pompe le 100e anniversaire de la bataille de Gallipoli, un épisode meurtrier de la Première guerre mondiale. L'anniversaire du début historique des combats devrait être le 25 avril, soit samedi, mais les autorités ont avancé les cérémonies d'une journée, obligeant certains chefs d'Etat ou de gouvernement à choisir entre Gallipoli et le génocide arménien.


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    « Il y a des traces des Arméniens partout, en Turquie »

    La Croix : Comment est né le combat des Arméniens pour la reconnaissance du génocide dont ils ont été victimes en 1915-1916 ?

    Michel Marian : L’ONU, sans le savoir, a déclenché la forme prise par cette bataille. En 1968, elle a ajouté à la convention de 1948, qui définissait le crime de génocide, des moyens pénaux qui étaient ceux de l’imprescriptibilité. Des Arméniens de la diaspora ont réalisé qu’il y avait là une possibilité de nommer ce que leurs parents ou grands-parents avaient subi et de réclamer sanctions et réparations.

    La lutte s’est déroulée à la sous-commission pour les droits des minorités des Nations unies. Après des échecs qui ont enflammé les Arméniens, au point de susciter des actions terroristes, la sous-commission a publié en 1985 un rapport qualifiant le massacre des Arméniens de génocide. Aujourd’hui, certains voudraient plus.

    Par exemple une résolution ou une déclaration de l’ONU faisant du 24 avril une journée mondiale de recueillement contre les crimes de ce type. L’homélie du 12 avril du pape a rempli en partie cette fonction en plaçant ce génocide au côté des deux grandes figures du mal qu’ont été le nazisme et le stalinisme, et en lui donnant une actualité comme préfiguration des massacres commis contre les chrétiens minoritaires.

    Retrouvez notre dossier sur le génocide arméniens

    Et la Turquie ? Reconnaîtra-t-elle un jour le génocide ?

    M. M. : Depuis une décennie, il s’est passé beaucoup de choses dans ce pays. Notamment grâce à Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne, malheureusement assassiné le 19 janvier 2007 par un nationaliste turc de 17 ans. Cent mille personnes participèrent à ses funérailles. Autour de lui sont apparus des intellectuels qui se sont confrontés directement avec cette question du génocide.

    Des historiens ont mené des recherches. Des relations ont été établies avec la diaspora arménienne, ce qui était honni par les gouvernements à Ankara. Des manifestations ont été organisées dans l’espace public. Tout cela a fait bouger le discours officiel. L’an dernier, pour la première fois, l’actuel président Recep Tayyip Erdogan a délivré un communiqué qui admet implicitement que parmi toutes les souffrances subies par les populations de l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, celles endurées par les Arméniens sont à prendre en compte spécifiquement. C’est un début.

    Quels sont les principaux obstacles pour aller plus loin ?

    M. M. : L’un touche aux fondations de la République, créée en 1923. Le père de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, n’est en rien responsable du génocide. Mais durant les dernières années de l’empire, alors que des tribunaux locaux poursuivaient les dirigeants qui avaient conduit la guerre, en particulier pour le massacre des Arméniens, il a décidé de les protéger lorsqu’il a compris que les Alliés légitimaient leur stratégie d’amputation territoriale du pays par l’incrimination pénale de ses anciens dirigeants. C’est ce que montre l’historien turc Taner Akçam.

    Le deuxième grand obstacle est matériel. Beaucoup de gens dans les zones où il y avait une forte population arménienne ont peur d’avoir à restituer des biens. En 1915, l’État ottoman avait mis en scène la vente aux enchères de certains biens.

    En 1923, alors que des Arméniens étaient revenus et qu’ils furent à nouveau chassés, cette fois par les troupes kémalistes, les habitants se servirent eux-mêmes, en dehors de toute procédure juridique. Une reconnaissance du génocide devra nécessairement intégrer ces enjeux de propriété.

    Malgré tout, la société évolue. Pourquoi ?

    M. M. : Les intellectuels turcs disent que le génie est sorti de la bouteille et que personne ne peut plus le faire rentrer. Il y a des traces des Arméniens partout, dans l’architecture, au sein même des familles…

    Beaucoup de gens s’interrogent sur leurs ancêtres. Ont-ils des grands-parents arméniens qui auraient été islamisés au moment du génocide ? Ou qui auraient sauvé des Arméniens en les adoptant et en cachant leur origine ? Ce mouvement est fort dans l’ouest de la Turquie et dans le sud-est, dans le sillage du mouvement nationaliste kurde. En revanche, dans le nord-est, où les Arméniens étaient les plus nombreux, la population reste à la fois nationaliste, très conservatrice et dans une attitude de négation.

    Dans la diaspora arménienne, arrive la 4 e  génération. Y a-t-il un nouveau rapport à l’histoire du génocide ?

    M. M. : La première génération a vécu dans l’abattement, transmettant à ses enfants l’impératif de l’intégration mais avec des repères arméniens incontestables. C’est entre la 2e et la 3e  génération que s’est mis en place le mot d’ordre de la reconnaissance du génocide. L’identité politique conférée par ce combat s’affirme alors que les racines culturelles s’étiolent.

    Cent ans plus tard se développe le désir d’aller sur place, en Turquie, pour retrouver la trace des origines dans leur environnement concret. Il y a aussi un phénomène d’individualisation. Plutôt que de s’enrôler au service de la cause, beaucoup ont envie aussi de se l’approprier intimement.

    L’enjeu ne serait plus de donner le maximum de force à une mémoire collective cohérente, mais de réhabiter une mémoire individuelle qui s’attache à un lieu, à un arrière-grand-père ou peut-être même à un Turc qui aura sauvé des rescapés.

    Une question cruciale va se poser : que sera une éducation arménienne une fois que le génocide aura été pleinement reconnu et dans ce contexte d’une fragmentation de l’identité ? Peut-être faudra-t-il revaloriser l’histoire diasporique, en réalité très longue, plutôt que celle, mythique, d’un État ancestral anatolien.


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  • Le journal «Jamanak», mémoire de 100 ans de vie des Arméniens d'Istanbul

    «Jamanak» est né le 28 octobre 1908, quand la Turquie était encore l'Empire ottoman et les Arméniens ses citoyens. Cent ans après les massacres de 1915, le plus vieux quotidien turc continue à informer la communauté arménienne d'Istanbul dans sa langue.

    Entrer au siège de Jamanak, Le Temps en arménien, c'est un peu comme poser le pied dans un musée. Derrière la porte d'un discret immeuble du quartier de Feriköy, des reproductions du premier numéro et de numéro du centenaire accueillent le visiteur, au-dessus d'un buste en bronze du fondateur, toutes moustaches dehors.

    Dans un labyrinthe de couloirs, les murs sont recouverts de photos ou des rayonnages où s'entassent les collections du journal, précieusement conservées.

    De son étroit bureau, le directeur de la publication et petit-neveu du fondateur, Ara Koçunyan, dicte à l'ancienne ses articles à trois secrétaires de rédaction, dont les écrans d'ordinateurs se noircissent de caractères arméniens.

    «Nous sommes le journal de la communauté arménienne de Turquie», annonce le patron. «Jamanak est publié depuis si longtemps et sans interruption, il a traversé tant d'événements et d'époques qu'il est devenu une anthologie de la vie des Arméniens sous la République de Turquie», ajoute-t-il, «il est notre mémoire».

    Six jours par semaine, ses 2.000 exemplaires quotidiens sont tirés sur une rotative époumonée, dans un rez-de-chaussée proche de la rédaction. Comme autrefois.

    L'imprimerie est le domaine exclusif d'Ibrahim Celik, un septuagénaire d'origine kurde et arménienne qui, même s'il confesse ne pas savoir parler, ni lire la langue de sa grand-mère, se fait une haute opinion de sa fonction.

    «Il est très important d'imprimer ce journal pour ne pas perdre cette langue», explique doctement l'imprimeur, «si ce genre de journaux n'était pas imprimé, tous les enfants oublieraient l'arménien et finiraient par oublier leurs origines».

    Lien culturel, Jamanak se veut aussi organe d'influence auprès des quelque 60.000 Turcs d'origine arménienne officiellement recensés dans le pays, surtout à Istanbul.

    - 'Préparer l'avenir' -

    Son prestige n'a rien à voir avec celui de l'hebdomadaire Agos, écrit en turc. En 2007, l'assassinat de son directeur, le journaliste d'origine arménienne Hrant Dink, a créé une onde de choc en Turquie et réveillé dans le pays les fantômes des tueries de 1915.

    Mais Ara Koçunyan s'attribue un petit rôle, quand même. «Au niveau politique, nous n'avons quasiment aucun poids, c'est évident», admet-il, «mais nous avons une mission importante (...) servir de tampon entre la communauté arménienne et la communauté turque et l'aider à préparer son avenir dans ce pays».

    Une mission à ses yeux essentielle, à l'heure des célébrations du centenaire des tueries de 1915, qui ont réveillé les tensions autour de leur qualification en génocide.

    «Le 24 avril 1915, notre journal a été le seul à parler de ce qui s'est passé», rappelle fièrement son patron. Ce jour-là, la police de l'Empire ottoman arrête plus de 200 notables arméniens d'Istanbul. Leur déportation puis leur assassinat marque le coup d'envoi de massacres qui feront des centaines de milliers de victimes.

    «Cent ans après, regarder cette tragédie est toujours très difficile», lâche Ara Koçunyan.

    Mais le directeur de Jamanak veut aller plus loin. «Les gens qui, comme moi, sont nés dans les années 1970 n'ont pas grandi, comme nos parents, avec le poids de cette expérience catastrophique», explique-t-il, «il faut que nous, les jeunes, abordions ce sujet avec sérénité pour continuer à vivre dans ce pays».

    Partagé entre deux cultures, le directeur de Jaramak juge un peu radicale la vision antiturque de la diaspora arménienne. Dans ses colonnes, il prêche un rapprochement entre Turcs et Arméniens, «en protégeant notre histoire et notre culture, bien sûr».

    Jusque-là, son discours a été toléré par le gouvernement islamo-conservateur turc qui, comme ses prédécesseurs, rejette catégoriquement la notion de génocide.

    «Nous avons un problème de liberté de la presse en Turquie mais il concerne tous les organes de presse», note Ara Koçunyan, «sur ce plan-là, nous n'avons pas plus de difficultés parce que nous sommes d'origine arménienne».


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  • La déclaration du pape ouvre le centenaire du «génocide» arménien

    Furieuse, la Turquie d’Erdogan rappelle son ambassadeur. François marque sa solidarité avec tous les chrétiens persécutés au Moyen-Orient.

     

    Elle a fait l’effet d’une bombe, en Turquie, la messe du pape François prononcée dimanche 12 avril 2015 au Vatican devant un parterre arménien: «Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme le premier génocide du XXe siècle, a frappé votre peuple. Les deux autres ont été ceux perpétrés par le nazisme et par le stalinisme.»

     
     

    Jamais encore le terme de «génocide» n’avait été prononcé publiquement par un souverain pontife. Même si François n’a fait que citer un document signé en 2001 par Jean Paul II, son franc-parler a immédiatement déclenché l’ire du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a fait rappeler son ambassadeur en poste au Vatican.

    Un mal reconnu par la Suisse

    Ainsi s’ouvre de manière explosive cette année de commémorations du centenaire du génocide arménien, qui aurait fait 1,5 million de morts entre 1915 et 1917, à la fin de l’Empire ottoman. Une estimation que la Turquie juge très exagérée, parlant d’une guerre civile au cours de laquelle entre 300 000 et 500 000 Arméniens auraient trouvé la mort… et le même nombre de Turcs. Si Recep Tayyip Erdogan a présenté il y a un an des condoléances aux petits-enfants des Arméniens morts tragiquement, il conteste toute volonté d’extermination et s’élève contre la «politisation» de cette tragédie.

    «Cacher ou nier le mal, c’est comme laisser une blessure continuer à saigner sans la panser», a insisté pour sa part le pape François, ajoutant que «des évêques, des prêtres, des religieux, des femmes, des hommes, des personnes âgées et même des enfants et des malades sans défense ont été tués» lors d’une «effroyable et folle extermination».

    C’est le 24 avril 1915 que des milliers d’Arméniens soupçonnés de sentiments nationaux hostiles au gouvernement central sont arrêtés. «Ennemi intérieur», la population arménienne d’Anatolie et de Cilicie sera contrainte à l’exil vers les déserts de Mésopotamie. Nombreux sont ceux qui mourront en chemin ou dans des camps. Le génocide a été reconnu par une vingtaine de pays, dont la Suisse en 2003 (par un vote au Conseil national). Un négationniste turc a été condamné par le Tribunal fédéral en 2007, une décision refusée par la Cour européenne des droits de l’homme.

    Tragédies d’aujourd’hui

    Le souverain pontife a rappelé que l’Arménie fut la «première nation chrétienne» (depuis 301, bien avant la conversion de l’empereur romain Constantin). L’occasion de penser aux autres Eglises d’Orient prises pour cibles au Moyen-Orient: «Malheureusement, encore aujourd’hui, nous entendons le cri étouffé et négligé de beaucoup de nos frères et sœurs sans défense […] publiquement et atrocement tués, décapités, crucifiés, brûlés vifs.»


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  • Arrêt espagnol sur des faits de génocide au Sahara: une instrumentalisation politique


    Rabat - Le Maroc a exprimé samedi 11 avril 2015 son étonnement et dénoncé une instrumentalisation politique après un arrêt d'un juge espagnol en faveur de la poursuite de 11 responsables marocains pour des faits de génocide entre 1975 et 1991 au Sahara occidental.

    Vaste territoire d'un demi-million d'habitants, le Sahara occidental est majoritairement contrôlé par le Maroc depuis le départ du colonisateur espagnol dans les années 1970. S'en était suivi 16 années de conflit armé entre les forces marocaines et les indépendantistes du front Polisario.

    Le Maroc propose depuis 2007 un plan d'autonomie sous sa souveraineté, mais il est rejeté par le Polisario, qui réclame le droit à l'autodétermination.

    Rabat a pris note avec étonnement de cette décision judiciaire espagnole inédite, au caractère inique, selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères cité par l'agence officielle MAP.

    Pour le ministère, les faits évoqués datent de plus de 25 ans et pour certains de près de quatre décennies et concernent une période historique très particulière et des circonstances spécifiques liées à des hostilités armées d'une autre époque.

    Les déterrer aujourd'hui préside surtout d'une instrumentalisation politique, clame le Maroc, qui évoque l'approche des échéances onusiennes annuelles relative au dossier du Sahara occidental.

    Le conseil de sécurité de l'ONU étudie ce mois le renouvellement de la Minurso, mission présente dans la région depuis le cessez-le-feu de 1991. Ces dernières années ont été marquées par une controverse autour d'un éventuel élargissement de son mandat à la surveillance des droits de l'Homme, ce que le Maroc refuse catégoriquement.

    Rendu publique jeudi, l'arrêt du juge espagnol Pablo Ruz estime qu'il existe des indices rationnels permettant de juger 11 hauts fonctionnaires et militaires marocains pour des faits de génocide.

    L'enquête avait été ouverte en 2007 par le juge Baltasar Garzon après le dépôt d'une plainte par des associations de défense des droits de l'Homme et des familles de victimes faisant état de la disparition de plus de 500 Sahraouis à partir de 1975, certaines victimes disposant de pièces d'identité espagnoles.

    - 'Manigances' -

    L'arrêt, qui peut faire l'objet d'un recours, suit la demande du parquet qui s'était déclaré favorable à ces poursuites il y a plusieurs mois, selon une source judiciaire.

    Depuis novembre 1975, date de l'occupation par le Maroc du Sahara occidental (...) et jusqu'en 1991, la population civile a fait l'objet d'attaques systématiques et généralisées de la part des forces militaires et policières marocaines, accuse notamment le juge dans ses conclusions.

    Pour lui, il s'agissait d'un génocide, les victimes ayant été persécutées en raison précisément de ces origines (sahraouies), dans le but de détruire partiellement ou totalement cette population et s'approprier le territoire du Sahara occidental.

    La diplomatie marocaine riposte en dénonçant des individus aux motivations obscures et en quête de gloire personnelle qui mettent leurs responsabilités au sein du système judiciaire espagnol au service de manigances contre la relation maroco-espagnole.

    Rabat est disposé à coopérer pleinement avec Madrid pour démontrer le caractère infondé des accusations, mais réitère son refus de principe de toute poursuite judiciaire contre des citoyens marocains à l'étranger pour des faits supposés avoir été commis sur le territoire national et qui demeurent du ressort de la justice marocaine.

    Le royaume sort d'une longue crise diplomatique avec la France, son principal allié, née du dépôt de plainte à Paris pour torture contre le patron de son contre-espionnage, Abdellatif Hammouchi. C'est la signature --critiquée par des ONG-- d'une nouvelle convention judiciaire fin janvier qui a permis de clore cette brouille.


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