• Le Haut-Karabakh se prépare à la guerre

    Sous 60 degrés l’été, les tranchées arméniennes s’allongent sur des dizaines de kilomètres.

    Les affrontements avec les Azéris ont temporairement cessé dans ce territoire sous contrôle arménien. Mais la haine grandit.

    «Chacun de mes soldats est un héros, prêt à défendre notre patrie!» Raide et fier, le lieutenant-colonel est sur le pied de guerre. A la tête de la position 168 sur la ligne de front du Haut-Karabakh, il vit avec ses hommes terrés le long des 600 mètres de tranchées. Avec, bien en vue, au bout des jumelles et des viseurs, la ligne adverse des Azéris, 300 à 500 mètres en face. Régulièrement, des tirs sporadiques brisent le silence de cette campagne vallonnée, couverte de grenadiers verdoyants et de canons camouflés.

    Un lourd bilan en avril

    Ces derniers jours, le calme est revenu. Car, depuis le soudain embrasement en avril après vingt-deux ans d’un conflit gelé, le cessez-le-feu est plus ou moins respecté au Haut-Karabakh. Cette minuscule et magnifique région montagneuse du Caucase sud est contrôlée par Erevan et peuplée de 150 000 habitants majoritairement Arméniens. Mais elle est revendiquée par Bakou et considérée comme partie intégrante de l’Azerbaïdjan aux yeux de la communauté internationale. Malgré la rencontre des deux présidents, Serge Sarkissian et Ilham Aliev, le 16 mai à Vienne pour relancer le processus de paix, l’accalmie est d’autant plus précaire que planent les souvenirs de la guerre de 1991 – 1994 et de ses 30 000 morts. Objet de manipulations, le bilan des affrontements d’avril reste inconnu. Une seule certitude: plusieurs centaines de personnes sont mortes, militaires et civiles.

    Des soldats terrés

    «Ils ont essayé de nous faire peur. Nous n’avons pas reculé. Parce que, derrière, ce sont nos maisons, nos fratries. Jamais nous ne céderons», lance le lieutenant-colonel de la position 168, qui refuse de donner son nom. A côté de lui, Edouard Pachiayan, soldat de 19 ans en treillis de camouflage, balance sa vielle Kalachnikov à l’épaule. «En face, on les suit, on les repère. S’ils nous attaquent encore, nous répliquerons comme en avril. Et, cette fois, nous prendrons leurs positions», glisse-t-il sur le ton de la vengeance. Contre les Azéris. Mais surtout contre leurs frères turcs qui, en crise permanente avec Erevan à cause du différend historique sur le génocide ottoman des Arméniens, sont soupçonnés d’attiser le conflit au Haut-Karabakh.

    Autour de ces soldats, sans électricité mais ravitaillés quotidiennement en eau et pain, le paysage ressemble à celui de Verdun: galeries pour s’enfouir à deux mètres de profondeur dans la terre séchée; postes de tir pour se cacher entre blocs de béton et vieux pneus; câbles métalliques couverts de canettes vides pour marquer le territoire et barbelés pour se protéger. Entre un vieux stock de lance-roquettes et de fusils de snipers, on trouve un jeu d’échecs, un frigidaire rempli de conserves, un buste de femme en treillis, un portrait du Christ. Sur des dizaines de kilomètres, sous 60 degrés l’été, s’allongent ainsi les tranchées arméniennes.

    En face, les soldats azéris vivent terrés eux aussi. La Russie arme les deux camps. Moscou, qui n’a pas intérêt à un nouvel embrasement, est cependant soupçonné d’entretenir le statu quo pour satisfaire son complexe militaro-industriel et conserver son pouvoir de nuisance dans la région. La Russie est aussi tenue de soutenir Erevan en cas d’agression militaire de Bakou.

    «On ne fait confiance à personne», prévient Héghiné, 52 ans, une mère de famille dans le village de Mataghis, près de la frontière. Lorsque tirs et bombardements ont commencé en avril, elle s’est cachée avec enfants et voisins dans l’abri de son jardin. Une quinzaine de personnes coincées sur 15 m2. Beaucoup d’autres habitants de la ligne de front se sont depuis réfugiés loin des combats. Héghiné, elle, reste dans sa maison. «Tout ce qu’on a construit dans notre vie est ici. Les nuits, on se réveille au moindre bruit. Je ne crois pas en la paix avec les Azéris. Tôt ou tard, ils vont repartir à l’attaque. Ils ne nous laisseront jamais», soupire-t-elle, regard et visage épuisés.

    «C’est pire qu’avant»

    A Stepanakert, la «capitale» du Haut-Karabakh, une ville séduisante et pleine de vie, les affrontements d’avril ont radicalisé les esprits. La logique de guerre prévaut. «Mon père est au front. Quand je serai grand, je veux combattre aussi», confie Armen, souriante tête brune de neuf ans dans une école du centre. En grande partie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et donc le Haut-Karabakh paient le prix de vingt ans de processus de paix qui, au-delà des négociations officielles, n’ont pas inclus suffisamment les sociétés civiles pour créer une confiance mutuelle. «C’est pire qu’avant: Azéris et Arméniens ne se parlent pas», regrette Susanna Petrosyan, à la tête d’une ONG indépendante pour jeunes. Elle avait pris l’habitude de rencontrer en territoire neutre des dirigeants d’associations de Bakou. Ce dialogue, même sur Facebook, est devenu trop risqué. «Mon message, y compris pour mes propres enfants, c’est que notre ennemi n’est pas le peuple azéri», insiste Susanna Petrosyan. Une perspective de paix qui semble perdue dans un lourd climat de guerre.


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