• Les défenseurs de l'environnement sont maltraités en Indes

    Les défenseurs de l'environnement sont maltraités en Indes

    En passant le comptoir de l’émigration, ce dimanche 11 janvier, à l’aéroport de Delhi, une militante indienne de Greenpeace India était loin d’imaginer ce qui allait lui arriver. « Interdiction de sortie du territoire », lui a annoncé l’agent, un peu embarrassé de devoir refouler cette femme qui n’a pas vraiment le profil d’une criminelle. Priya Pillai s’apprêtait à prendre l’avion pour Londres, à l’invitation de parlementaires britanniques, pour évoquer le cas d’une tribu habitant Mahan, une forêt du centre de l’Inde menacée par l’ouverture d’une mine de charbon. Les services de renseignement indiens, cités par le Times of India, ont estimé que le séjour de Priya Pillai à Londres menaçait la « sécurité nationale » de l’Inde.

    Pour comprendre cette décision, il faut relire l’un des rapports des services de renseignement qui avait fuité dans les médias en juin 2014. « Greenpeace a graduellement étendu ses activités pour s’opposer aux centrales à charbon et aux mines associées », peut-on y lire. Ses efforts se concentrent sur « la création d’obstacles contrariant les plans énergétiques indiens » et à « faire pression sur l’Inde pour qu’elle n’utilise que des énergies renouvelables ». Et le rapport de conclure, estimant que l’action de Greenpeace et de ses alliés pourrait coûter au pays entre 2 à 3 points de PIB, qu’elle « représente une menace potentielle à la sécurité nationale économique ».

    Nouveau « Grand Satan »

    Le concept de « sécurité économique » mérite que l’on s’y attarde, car il est devenu le nouveau cheval de bataille du gouvernement contre les défenseurs de l’environnement. Cette expression, surtout utilisée par les chercheurs pour désigner le degré de protection économique des personnes contre les risques de perte de revenus, comme le chômage ou la maladie, a été habilement détournée et employée par l’Etat indien pour sous-entendre que la survie de la nation dépend de ses entreprises. S’attaquer aux moteurs de la croissance indienne, quels qu’ils soient, revient donc à s’attaquer à la nation. L’Inde a désormais des frontières et un PIB à défendre.

    Qui sont les adversaires de cette « sécurité économique », selon le gouvernement ? Les défenseurs de l’environnement, et particulièrement ceux qui s’opposent au nucléaire ou au charbon. En décembre 2014, le ministère de l’intérieur a demandé à la banque centrale indienne de bloquer les fonds en provenance de quatre organisations américaines qui ont toutes en commun de participer à des campagnes contre l’exploitation et la consommation de charbon. New Delhi utilise pour cela une loi, créée pendant l’état d’urgence en 1975 et modifiée en 2010, interdisant tout financement étranger d’organisations de « nature politique ». Greenpeace est le nouveau « Grand Satan » qui mettrait l’Inde en péril. Il faut reconnaître que, sans charbon, la croissance de l’Inde est compromise. Ses besoins vont vite augmenter, à la fois pour assurer son développement (le quart de sa population n’a pas accès à l’électricité), et pour accompagner le décollage de son industrie. Or, ni l’éolien ni le solaire ne pourront remplacer le charbon au cours des prochaines décennies. En 2030, ce combustible devrait couvrir 80 % de ses besoins énergétiques.

    « Opinions payées »

    La bataille avec les défenseurs de l’environnement s’annonce difficile. L’Inde doit déjà affronter dans l’arène internationale les pays qui la pressent de réduire ses émissions de gaz à effet de serre pour lutter contre le réchauffement climatique. A l’extérieur, l’Inde négocie. Mais, à l’intérieur, le pays qui se présente comme la plus grande démocratie du monde préfère réduire au silence ses adversaires.

    Le quotidien Mint a publié un éditorial surprenant où l’on peut lire que le « déni de liberté semble peut-être atroce, mais la mise en danger de la sécurité économique est une proposition bien pire ». G. V. L. Narasimha Rao, le porte-parole du BJP, le parti au pouvoir, esquive habilement le sujet en déclarant que les campagnes organisées par des ONG comme Greenpeace n’ont rien à voir avec la liberté d’expression puisqu’elles relaient des « opinions payées ».

    Les ONG qui combattent le changement climatique en Inde se retrouvent engagées, malgré elles, dans la bataille pour la liberté d’expression. « Alors que le monde est mobilisé pour défendre la liberté d’expression, pourquoi suis-je empêchée d’évoquer la situation à Mahan sur la scène internationale ? En tant que fière citoyenne d’Inde, c’est mon droit démocratique de savoir pourquoi ma liberté de mouvement et d’expression est restreinte », a déclaré Priya Pillai, la militante de Greenpeace interdite de sortie du territoire. Sa conférence devant les parlementaires britanniques a finalement eu lieu quelques jours plus tard… sur Skype.

    Julien Bouissou, LeMonde.fr le 19 janvier 2015.


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