• Les incontrôlables frontières du Sahara

    Il existe des pays malchanceux. Mal placés ou trop bien placés – c’est tout comme – par la géographie. La Tunisie en est un qui connut, pêle-mêle, richesses, succès et malheurs aux temps des Phéniciens, des Vandales qui portèrent bien leur nom, des chrétiens, des corsaires, des Arabes bien sûr, et j’en passe… Et surtout qui est au bord du Sahara, la plus grande zone de non-droit qui ait longtemps existé en Afrique. Qui ait fait rêver poètes et chansonniers. Mais où l’insécurité fut presque toujours de règle : dans les années 1930 encore, les légionnaires que chantait Édith Piaf dans Le Fanion de la Légion occupaient un fortin assiégé par des « salopards » inconnus qui « tenaient la plaine ». Et depuis des années, les organisateurs du Paris-Dakar font passer celui-ci par l’Amérique latine…

    Il faut aussi rappeler ou souligner – car bien des Français l’ignorent ou l’ont oublié – que les premières négociations d’Évian, en 1961, furent reportées sine die parce que la délégation française et celle du FLN ne s’entendaient pas – malgré les références historiques que citaient les uns et les autres – sur le caractère algérien du Sahara. Ce litige-là prolongea la guerre. Et pas seulement pour une question de pétrole ou d’essais atomiques, comme beaucoup le pensent. Car il est vrai que les frontières du Sahara, tracées au cordeau, ne correspondent pas à la géographie physique, ni à la géographie humaine de ces territoires.

    Quand il borde la partie nord ou sud, ou orientale et ainsi de suite, d’un pays, ce désert, difficile à contrôler, représente plus qu’une porte ouverte à bien des trafics et à tous les courants d’influence, à toutes les rivalités ethniques, et ainsi de suite. Les pays qui disposent de gouvernements « forts », comme l’Algérie et le Maroc au nord, parviennent plus ou moins à garder ce que l’on ose à peine appeler leurs frontières. Au sud, pour la région du nord du Cameroun, c’est une autre affaire. Et le Nigeria semble décidé à laisser le champ libre à Boko Haram, tant que l’on ne touchera pas à ses installations pétrolières. Une situation énigmatique. Pour ne pas dire plus.

    Au nord, le Mali est évidemment en première ligne. Mais les frontières héritées de la colonisation lui ont laissé des zones presque désertiques occupées par des tribus touarègues, souvent désunies voire même divisées en leur sein. Bien sûr, certains de leurs chefs ont appris depuis quelque temps à jouer le jeu de la modernité, à se faire appeler leaders, et leurs ethnies « mouvements » ou « partis ». Sous ces étiquettes modernes ils ont encore conclu un accord le 1er  mars à Alger avec les représentants de l’ONU, de l’Union européenne et du gouvernement de Bamako qui règne théoriquement sur ces territoires, accord qu’ils se sont empressés de dénoncer le 15 mars.

    La Tunisie souffre évidemment, au sud et à l’est, d’un autre voisinage dangereux, celui de la Libye, royaume du désordre et désormais de l’islamisme, après que la France, à l’initiative de Nicolas Sarkozy et de Bernard-Henry Lévy, fut intervenue pour renverser Kadhafi – que l’on ne saurait regretter bien sûr –, mais sans s’assurer de la suite et en laissant distribuer à tout va armes et munitions. Comment la faible démocratie tunisienne peut-elle survivre avec un tel voisin ?

    Mais il faut élargir la question à tout le Sahara, cette zone sans frontières valides qui pourrait devenir une base pour le terrorisme. C’est pourquoi la France est intervenue au Mali. Avec un certain succès d’abord. L’Europe, paraît-il, allait l’aider. Et puis, rien. Le Sahara est pourtant tout proche de notre continent. Mais l’Europe n’a pas de politique étrangère. Elle parvient tout juste à élaborer une politique économique, discutable.

    Jacques Duquesne (La Croix)


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