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Fuyant par milliers les violences communautaires en Birmanie, les Rohingyas sont de plus en plus nombreux à partir pour la Malaisie.
Ils y sont pourtant interdits de travail et d’éducation, sans statut de réfugié et vivent dans la peur des arrestations arbitraires.
Des dizaines de personnes ont été portées disparues après le naufrage, au large de la Birmanie, d’un navire transportant près de 70 réfugiés rohingyas fuyant les violences communautaires, a annoncé la police dimanche 3 novembre.
Le 17 septembre, plus de 120 réfugiés rohingyas étaient morts noyés après le naufrage de leur bateau. Ayant quitté la Birmanie, où leur ethnie, musulmane et apatride, est souvent prise pour cible par les extrémistes bouddhistes, ils fuyaient vers la Malaisie, pays en majorité musulman et terre d’accueil pour déjà plus de 40 000 Rohingyas réfugiés.
« S’ils savaient ce qui les attend ici, ils n’auraient jamais mis leur vie en danger », regrette Ahmed Rami. Arrivé en Malaisie en 1987, il souhaitait atteindre l’Australie, comme la très grande majorité des Rohingyas. Quelques années plus tard, enfin enregistré auprès du Haut Comité des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), il consacre sa maigre subvention mensuelle à la gestion d’un refuge pour les Rohingyas.
L’un des derniers arrivés au refuge s’appelle Abdul Samih. Ancien imam, il a quitté la Birmanie lorsque les extrémistes bouddhistes ont brûlé son école et tiré sur ses élèves. Allongé sur une paillasse, il regarde le plafond depuis plusieurs heures déjà. Aujourd’hui, il ne travaille pas, car on lui a interdit de sortir : la police malaisienne a lancé début septembre sa plus grande opération à ce jour contre les travailleurs illégaux, afin d’en déporter « un demi-million », selon le ministre malais de l’intérieur.
« Parmi ceux déjà arrêtés, il y a beaucoup de réfugiés, assure l’ONG Tenaganita, qui lutte pour les droits des migrants en Malaisie. Notre pays ne reconnaît pas le statut de réfugié. Du coup, s’ils travaillent, ils sont considérés comme illégaux. »
« Je suis en train de me faire enregistrer par l’UNHCR, qui me donnera dans plusieurs mois une subvention qui me permettra à peine de vivre. En attendant, qu’est-ce que je peux faire ? Attendre et mourir de faim ? », s’interroge Abdul Samih, qui a « perdu tout espoir d’atteindre un jour l’Australie ».
« Sans le droit de travailler, les réfugiés sont en Malaisie dans une situation précaire, aggravée par l’absence d’un statut légal qui pourrait les protéger contre la déportation ou les détentions arbitraires », s’inquiète l’UNHCR dans un communiqué.
Ahmed Rami tourne les pages d’un journal jusqu’à s’arrêter sur l’une et pointer du doigt la photo d’un jeune homme. « C’est un Rohingya. Il a été poignardé hier dans la rue. Sûrement par des bouddhistes. »
Depuis plusieurs mois, les tensions montent entre la communauté des réfugiés rohingyas, qui multiplie les manifestations pour protester contre les violences en Birmanie. Cinq travailleurs clandestins birmans ont été tués début juin. Dans les semaines qui ont suivi, quatre autres Rohingyas ont disparu et deux ont été décapités, « par vengeance », explique Ahmed Rami. Les auteurs de ces meurtres n’ont toujours pas été retrouvés, continue-t-il. La police malaisienne, qui poursuit son enquête, a refusé de répondre aux questions de La Croix.
« Pour des raisons de sécurité, mes parents m’ont fait promettre de ne jamais révéler que je suis rohingya », raconte Jamilah, 18 ans, qui porte un hidjab rose à la mode malaisienne. Depuis deux ans, elle ne sort plus du petit appartement qu’elle partage avec quatre compatriotes.
« J’avais des amies malaises, elles m’ont demandé si j’allais intégrer une université. Comme je suis réfugiée, je n’ai pas le droit d’étudier : j’ai compris que c’était une question piège, qu’elles avaient des doutes. Donc, je leur ai menti et j’ai dit que je partais à Singapour pour étudier, se souvient-elle. Du coup, je ne sors plus : si elles me voient, elles devineront que je suis rohingya et je risque d’être arrêtée. »
Ahmed Rami montre au loin les tours jumelles de la compagnie pétrolière Petronas, hautes de 452 mètres. « J’ai travaillé sur leurs chantiers. Il y avait 55 000 panneaux de verre à poser. Chaque fois que j’en terminais un, j’y inscrivais “Rohingya”. Pour que la Malaisie se souvienne que, nous aussi, malgré tout, nous avons aidé à construire le pays. »
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Les Rohingyas, minorité musulmane apatride, peuvent-ils devenir citoyens birmans ? La question est au coeur des violences communautaires qui ont récemment secoué l'ouest du pays mais il semble exclu que le pouvoir y consente, préviennent les experts.
Quelque 800.000 Rohingyas, considérés par l'ONU comme une des minorités les plus persécutées de la planète, vivent confinés dans l'Etat Rakhine, où des affrontements entre musulmans et bouddhistes ont fait depuis juin 2012 au moins 180 morts et 110.000 déplacés, principalement des musulmans.
Privés de nationalité par la junte au pouvoir jusqu'en mars 2011, les Rohingyas sont vus par la plupart des Birmans comme des immigrés illégaux du Bangladesh, un ostracisme qui alimente un racisme quasi-unanime à leur encontre.
Mais l'ouverture politique a placé le nouveau régime sous les feux des projecteurs. "Nous voudrions que les problèmes (...) non résolus du statut des Rohingyas soient pris en compte par les dirigeants birmans de tous les bords politiques", a déclaré cette semaine le chef de la diplomatie britannique William Hague.
"A long terme, nous devons travailler pour donner aux Rohingyas une sorte de statut légal (...) avec un accès aux droits et services de base", a indiqué de son côté à l'AFP Vivian Tan, porte-parole du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR).
Mais quel statut ? Le gouvernement rakhine a lancé une enquête sur les musulmans de l'Etat pour déterminer s'ils sont citoyens, a indiqué à l'AFP son porte-parole Win Myaing. Mais les objectifs de ce recensement sont pour l'instant bien flous.
Les Rohingyas ne font pas partie des 135 "groupes ethniques" officiels à qui la loi sur la citoyenneté de 1982 octroie une citoyenneté pleine et entière. Et le fait qu'ils assurent avoir été sur le territoire avant 1823, début de la colonisation britannique, ne suffit pas.
"Nous n'avons pas l'intention d'accepter en tant que nouveau groupe ethnique les apatrides et ceux qui ne sont pas inclus dans les groupes ethniques officiels, comme les Rohingyas", a indiqué à l'AFP Zaw Htay, du bureau présidentiel.
Les autorités refusent même de reconnaître leur nom, faisant souvent référence aux "soi-disant Rohingyas". Une véritable "tentative d'ethnocide, c'est-à-dire de tuer l'identité culturelle d'un groupe", dénonce Maung Zarni, chercheur à la London School of Economics.
Les Rohingyas pourraient demander à être "citoyens naturalisés", une catégorie bénéficiant de droits moindres s'ils peuvent prouver leur présence dans le pays avant l'indépendance en 1948, poursuit-il. Mais "ils ont été privés de documents depuis des décennies" et la majorité ne pourra fournir de preuves de vie en Etat Rakhine.
D'autres analystes relèvent que le gouvernement ne peut prendre le risque de les naturaliser en masse face à une opinion publique qui les déteste, à trois ans d'élections cruciales pour la transition démocratique.
"Le gouvernement pourrait faire face à une réaction populaire violente s'il accorde la citoyenneté aux Rohingyas", prévient Nicholas Farelly, de l'Université nationale australienne. "Ce serait une tragédie si la question des Rohingyas était exacerbée par le besoin d'hommes politiques de s'assurer du soutien avant les élections de 2015".
La tentative d'un élu du parti majoritaire de refondre la loi sur la citoyenneté a d'ailleurs fait long feu mardi au parlement. Immédiatement rejetée par ses pairs, sa proposition n'était pourtant pas en faveur des Rohingyas.
"Ce n'est pas le moment de faire ça", a souligné Mann Kan Nyunt, également parlementaire de l'USDP, craignant les "doutes et les malentendus".
Quant à l'opposition démocratique, elle se garde bien de prendre le problème à bras-le-corps: la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi refuse de prendre position, appelant simplement à la fin des violences.
"Je ne pense pas qu'on doive utiliser son autorité morale (...) pour défendre une cause particulière sans chercher à connaître vraiment les racines du problème", a-t-elle récemment déclaré.